zoom 

                La seizième pièce de Molière, Le Misanthrope, fut présentée sur scène devant Louis XIV et la cour en 1666 au Théâtre du Palais Royal. Véritable critique des moeurs de la cour, elle connut un froid accueil. Derrière la légèreté des personnages, Molière décrit les moeurs de la cour dont les principaux soucis résident en l'amour, des relations mondaines hypocrites et des comportements de circonstance. Si ses pièces précédentes, entre 1659 et 1673, depuis Les Précieuses ridicules pour finir avec Le Malade imaginaire, ont suscité de vives réactions de son temps, leur succès ne s’est jamais démenti au fil des siècles suivants. Aujourd’hui encore, le théâtre joue régulièrement ses pièces, ses thèmes continuent de poursuivre des débats encore d’actualité. En quoi Molière était-il en adéquation avec son époque et l'est-il toujours de nos jours ? S’éloignant de la farce et de ses caractères stéréotypés, il a su créer des personnages capables d’évoluer, dotés d’une véritable psychologie.Le public de son temps se reconnaissait dans ses comédies, comme nous nous y retrouvons également.Au point que des metteurs en scène n’hésitent pas à transposer ses comédies dans des époques plus récentes, début vingtième ou vingt-et-unième siècle, ainsi Le Misanthrope de Laurence Hétier, au théâtre du Nord-Ouest à Paris en 2009, sans décors, avec Alexis Desseaux interprète un Alceste qui soulève des idées et relève de fausses attitudes toujours actuelles. A travers Le Misanthrope, des points sont à rapprocher de ceux rapportés par Paul Bénichou dans Les morales du grand siècle. Molière a observé avec soin ses contemporains ce qui lui a permit de grossir leurs défauts et de les amener à se démener au sein de situations rendues autant compliquées que cocasses. Sous couvert d’humour, il a pu traiter des relations humaines des gens du beau monde, des bourgeois, de leurs serviteurs, des oppositions entre tous ces caractères et des points communs entre son siècle et le nôtre.

 

Le mélange des genres et des attitudes

                 Hier comme aujourd’hui, même si la noblesse est plus rare, même si le libertinage n’est plus un scandale pour le plus grand nombre de nos congénères, certaines valeurs continuent de mener le monde et de véhiculer ses injustices. Quand Philinte reproche à Alceste sa rectitude parce qu'il prétend se conduire selon "la raison, mon bon droit, l'équité" (acte I, scène I), le côté idéaliste de Alceste apparaît démesuré. Les êtres entiers, toutes époques confondues, ont eu du mal à supporter les faux-semblants de leurs semblables. Alceste ne conçoit pas l'hypocrisie, "... l'art de feindre ; et moi je ne l'ai pas" (acte I, scène II). Il subira les assauts de la jalousie et les moqueries d'une Célimène superficielle qu'il agace par ses doutes et ses questions "... vous aimez les gens pour leur faire querelle... Et l'on n'a jamais vu un amour si grondeur" (acte II sc I). Parce qu'Alceste est excessif dans ses principes, que Célimène l'est tout autant dans la coquetterie, l'amour entre ces deux-là devient un véritable dialogue de sourds ; il lui reproche ses minauderies, ses médisances et ses amitiés : "Quoi ?! l'on ne peut jamais vous parler à tête à tête ? A recevoir le monde on vous voit toujours prête ?..." (acte II, sc II) ; elle s'ennuie de ses remarques répétées et de sa constante mauvaise humeur : "Et ne faut-il pas bien que Monsieur contredise ? ... L'esprit contrariant qu'il a reçu des cieux ?... Le sentiment d'autrui n'est jamais pour lui plaire..." (acte II, sc IV). Célimène et Alceste sont entourés de personnages représentatifs aussi de la société dans laquelle ils évoluent, celle de la cour et des courtisans. Oronte, le poète sans talent, prêt à en découdre, dès lors qu'Alceste ne s'extasie pas devant la beauté de ses vers : "Et moi, je vous soutiens que mes vers sont fort bons" (acte I, sc II). Acaste et Clitandre, les deux marquis, pactisent pour que celui des deux qui verra l'autre lui ravir le coeur de la femme convoitée sache perdre dignement à ce jeu de l'amour : "Ô çà, veux-tu, Marquis, ... qui pourra montrer une marque certaine d'avoir meilleure part au coeur de Célimène, l'autre ici fera place au vainqueur prétendu..." (acte III, sc 1). La prude Arsinoë, aux allures respectables devant Célimène mais aux pensées bien perverses face à Alceste ; ondulant telle une vipère, elle n'est pas sans rappeler le sournois Tartuffe : "L'amitié doit surtout éclater aux choses qui le plus nous peuvent importer..." (à Célimène, acte III, sc IV, vers 880) ; ... Et le vôtre, sans doute, a des charmes secrets qui font entrer mon coeur dans tous vos intérêts... (à Alceste, acte III, sc V, vers 1047-1048). Les plus beaux personnages, ceux qui se conduisent avec noblesse dans leurs esprits et leurs actes, sont Eliante et Philinte, qui finiront par s'accorder en toute fin de l'acte V, car ils sont faits l'un pour l'autre : "Ah ! cet honneur, Madame, est toute mon envie, et j'y sacrifierais et mon sang et ma vie" (acte V, scène dernière). Rien ne change en la matière ; de tous temps, l'amour, l'hypocrisie, la tromperie, le mensonge, la manipulation ont perduré et tant que l'Homme existera, ces sentiments le feront vivre.

 

Ces problèmes qui font bouger une société

             Nous trouvons dans Le Misanthrope, des problèmes inhérents auxrapports humains. Les oppositions entre les deux amis Alceste et Philinte et leurs façon différente d'appréhender le monde ; les oppositions entre Alceste et Oronte, le premier intègre dans son jugement face au second, prétentieux et incapable de se remettre en question. Ces oppositions se retrouvent entre Alceste amoureux exclusif et Célimène, femme mondaine et séductrice, puis entre Célimène et Arsinoë, fourbe et vénale et enfin, entre Célimène et la sage et diplomate Eliante. Le Misanthrope met en scène des courtisans, des gens de la haute société, de celle pour qui Molière écrivait essentiellement ses pièces. Nous avons les deux marquis qui assistent au lever du roi et n'entendent pas rater l'heure du coucher. Célimène tient salon dans sa chambre, où elle reçoit ses invités. Arsinoë est cette femme qui critique, fait et défait les réputations, selon que les bonnes moeurs soient ou non respectées. Si nous mettons en parallèle l'époque de Molière et la nôtre, nous pouvons rapprocher ce beau monde des politiciens, des hommes d'affaires, des intellectuels, tout ce microcosme qui vit dans un vase clos où le peuple, plutôt bourgeois statistiquement mais où pourtant la misère perdure - voire menace de s'étendre - n'a pas sa place et se contente de suivre les aléas et le faste sur son poste de télévision.

 

          Il est remarquable de noter que, quatre cent ans plus tard, Le Misanthrope de Molière se révèle si parlant pour notre société moderne. Derrière le théâtre de Cour, il s'agit d'un véritable condensé de l'humain dans son essence même, car si les modes changent, si les hommes changent, si les états d'esprit évoluent, la pensée se transmet sous formes diverses, constituant le patrimoine de l'Humanité.